Appartenance

Il avait toujours été sensible à la méditation, à l’hypnose et à tous les jeux de l’esprit. En proie aux marées de l’âme, il s’apaisait dans la contrainte et les ordres, même s’il n’aimait pas toujours l’avouer. Il trouvait dans l’abandon forcé, dans la résignation des cordes, dans la défaite arrachée un plaisir sans pareil. Tous les voyants de son cerveau s’allumaient au bruit du cadenas verrouillé, lorsque ses muscles, tendus au maximum de leurs capacités, n’avaient pas entamé d’un centimètre la morsure des liens. Il acquiesça avec lenteur lorsqu’elle déballa ses cordes,  jamais elle ne lui avait confié un quelconque intérêt pour cet art. Elle ne manqua pas la joie féroce dans ses prunelles, alors qu’elle les étalait l’air de rien dans le salon. Son cerveau se vida comme une outre percée ; il ne désirait plus que les frottements et l’étreinte des liens, impossible de se concentrer face à l’excitation et à l’envie si fortes qu’elles l’avaient presque éjecté hors de son être, loin des conventions et de la bienséance : son masque de soumis calme se fissura d’avidité.

« Je ne t’ai jamais vu comme ça… enfin, presque. » Elle plongea deux doigts dans sa bouche qu’il suça sans un instant d’hésitation. Cela le vidait complètement mentalement, une régression forcée et désirée.

– Tu es complètement fébrile… tu m’avais dit que tu aimais les cordes alors j’ai creusé et je n’ai même pas commencé que tu es déjà surexcité.

Elle caressa sa joue en continuant à jouer avec sa langue.

– Si je te disais qu’on arrêtait, tu en pleurerais de frustration. Il ne dit rien, léchant les doigts avec panique et dévotion; il ne voulait pas argumenter, son esprit perdu dans un cocon de plaisir et d’anticipation, comme si la parole couperait l’instant, tuerait le moment.

Elle prit tout de même le temps de dénouer ses cordes, de préparer la scène avant de lui sauter dessus. Elle aimait prendre l’ascendant physique, et elle coinça son bras dans une position inconfortable pour faire son premier nœud. Elle finit par une reverse prayer, plus douce une fois la possibilité d’échappatoire écartée. Elle coinça les chevilles dans des étreintes simples avant de les relier en équerre sur ses jambes.

« Et si on officialisait ?

– Officialisait quoi ?

– Tu sais, ta dévotion, ton appartenance, à la plus belle créature sur laquelle tes yeux ont eu la chance de se poser.

– Hein ?

– T’es pas trop mauvais comme carpette, t’es même plutôt mignon, alors je n’ai pas envie qu’on te vole, tu comprends.

C’était probablement la chose la plus gentille qu’elle ait jamais dite à son encontre, le rouge lui monta aux joues.

– Mais… on n’en a pas discuté en amont et ça impliquerait…

– C’est simple, ça implique que tu es à moi, et que je prends soin de toi à ma manière.

Il se tortilla dans les cordes, mal à l’aise.

-Oui, bien sûr.

– C’est entendu dans ce cas,  je sais que tu aimes réfléchir aux implications, aux devoirs, tu aurais probablement rédigé un contrat clair et précis comme tu sais si bien faire, mais ça serait trop… toi.

Le silence qui suivit n’était pas inconfortable, mais trahissait une réflexion intense.

– Est-ce que…

Elle saisit un verre d’eau qu’elle lui ordonna de boire, mais  sans cracher la dernière gorgée, il devait la garder en bouche.

– On pourra discuter des détails plus tard ; ce que je souhaite maintenant, c’est vider ce petit crâne toujours trop occupé, plus de blabla, juste l’instant. Et si tu craches de l’eau, tu perds !

Le flot de pensées ininterrompu se calma légèrement, il haïssait autant qu’il adorait la tendance qu’elle avait à le décoder si facilement, à toujours sembler savoir ce qui se tramait en arrière-plan.

– Tu sais que les déesses sont très possessives ?

Le sourcil légèrement courbé fut la seule réponse.

– Je devrais peut-être te garder dans une cage comme un canari, ou bien… t’interdire de communiquer avec toutes les femmes comme un moine, ou te kidnapper à jamais. Mais tu aimerais trop ça.

Elle s’arqua légèrement, les ongles courant sur son dos dans un rythme mécanique.

– Tu promets de prendre soin de moi ?

Il hocha la tête, surpris par la question.

– Moi aussi.

Elle agrippa, telle une lionne, ses épaules et le jeta au sol sans peine, en coinçant la tête entre ses genoux tandis que ses dents pénétraient la chair tendre des côtes.

– Je sais que tu détestes ça, mais j’adore… Et puis je ne t’ai pas attaché pour rien. »

La cinquième morsure acheva l’épreuve alors qu’il avalait l’eau, paniqué, en couinant. Elle ne commenta pas l’échec, se contentant de marquer de morsures toutes les zones qui lui plaisaient, caressant sa nuque pensive dans des pauses aléatoires. Elle gardait parfois une bouchée tendre en bouche, appuyant extrêmement lentement la morsure, jouant de la sensation et des supplications. La joie sauvage qui irradiait de la session le perturba ; elle gloussa en notant son air terrifié, lui murmurant des mots réconfortants, sans pour autant stopper ses pulsions primales. Elle lui agrippa la nuque comme un chaton avec les dents, le rythme de sa respiration se calma petit à petit, l’enserrant dans une étreinte presque tendre, si elle n’y mettait pas toute sa force. Elle resta ainsi un long moment ; il n’osait pas bouger d’un pouce, la luminosité chutant en même temps que l’énergie de la divine. Elle embrassa chacune des morsures, le détachant lentement ; elle le guida au pied de son propre lit en éteignant la lumière et s’y installa le plus naturellement du monde.

Il surprit sa main caressant ses cheveux quelques fois dans la nuit, comme pour vérifier s’il était bien présent. Elle lui jeta même un coussin au visage, avant de le lui confisquer quelques heures plus tard.

Mais ce qui était le plus étrange fut le réveil, alors qu’elle le dévisageait depuis la hauteur du lit.

« Bonjour, ma petite chose. J’espère que tu as bien dormi, la journée qui t’attend risque d’être chargée. »