Cigarette

La journée avait été particulièrement éprouvante, et la clôture du bureau n’en marquait pas la fin. Il se pressa, juste comme il faut, d’un empressement maîtrisé. Qu’allait-elle apprécier ? Du poisson, pensa-t-il, cela fonctionnait presque toujours. Quelques citrons, des herbes aromatiques et une légère julienne de légumes, c’était parfait. L’attente à la caisse lui paraissait interminable, il se promit de faire des réserves pour la prochaine fois, au moins, avait-il eu la présence d’esprit de stocker quelques bouteilles de son blanc préféré. Il n’avait jamais compris son amour pour ce blanc sucré, mais la satisfaction qu’il lui procurait était tout ce qui comptait.

Les effluves de poisson emplissaient la pièce, il le mit au chaud avant d’allumer une bougie, il s’alluma une cigarette en l’attendant. Il reconnut ses pas dans le couloir, elle ouvrit la porte sans se déchausser, jeta son manteau sur le sol et s’allongea sur le canapé, une cigarette à la main. Il écrasa la sienne à remords tandis qu’il allumait la sienne en lui mettant un cendrier à disposition. Il soupira intérieurement, elle ne fumait à l’intérieur que lorsque sa journée avait été terrible, sinon elle prenait toujours la peine d’aller sur le balcon.

Il ramassa le manteau pour l’accrocher et la déchaussa toujours sans un mot. Il ouvrit également la bouteille de blanc et déposa un verre sur la table basse. Elle en prit une grande gorgée et fuma tout en le dévisageant. Il attendait patiemment à genoux à ses côtés, elle lui tendit sa fin, toujours la dernière bouffée, jamais une de plus.

« Tu as l’air autant en forme que moi, dit-elle avec un sourire.

– Vraiment ?

– Tu as toujours cette tête quand tu es contrarié.

 Il se mordit la lèvre, il pensait ne rien avoir laissé transparaître.

 – Pardon.

– Mmhh. »

Elle se leva pour aller chercher des glaçons, et alluma une autre cigarette.

– Enlève ton haut.

Il s’exécuta.

– Ce soir tu souffres en silence, j’adore tes gémissements mais je ne veux rien entendre. »

La brûlure ne se fit pas attendre, il vacilla de douleur mais ne dit pas un mot, le glaçon tamponna rapidement la marque de la cigarette. Il lui lança un regard de chien battu, ce qui la fit sourire jusqu’aux oreilles. Elle se leva et cette fois attaqua son épaule, il ne put retenir un gémissement tandis qu’elle écrasa sans pitié son intimité. Elle prit sa tête dans ses mains, le regard rempli d’une joie presque enfantine. Le glaçon glissa de son épaule jusqu’à sa bouche.

« Tu as mal ? Tu n’es pas content ? 

La cigarette s’approcha de son visage, il ne put retenir un frisson.

– Tu sais très bien que je n’abîmerai jamais ton joli visage… Mais ton cou, c’est envisageable, ça te plairait de porter des chemises et cols roulés pendant deux semaines ? 

 Il déglutit péniblement pour toute réponse.

– Je suis contente, dit-elle en appliquant plusieurs marques sur son ventre.

– J’arrive encore à te faire peur.

Il ne put se retenir de fermer les yeux pour canaliser la douleur mais les rouvrit avec lenteur lorsqu’il sentit ses lèvres et son haleine goudronnée envahir sa bouche.

– Tu es beau quand tu souffres. 

Elle l’enlaça en agrippant sa nuque avec force, tandis que ses ongles se plantaient autour des marques sur son ventre. Il gémit de surprise, elle ne dit rien mais resta ainsi une vingtaine de minutes.

Elle se leva et prit sa veste, il lui remit ses chaussures délicatement tandis qu’elle souriait.

– Merci, réserve ton week-end. 

Un sourire de joie illumina son visage.

– Tu ne fumes pas avant de me revoir ! 

Il cacha mal sa déception, elle semblait si satisfaite qu’il rougit.

– Navré pour le poisson, je ne suis pas d’humeur. 

Elle l’embrassa sur le front délicatement avant de quitter la pièce, il respirait fort d’excitation et de frustration mêlées. Il s’estimait chanceux, le week-end arriverait vite.